Intervention de Michel Terestchenko (Marseille-Reims)

Réagissez à l’intervention de Michel Terestchenko.
Vos notes, résumés, questions, discussions sur sa présentation sont les bienvenues. Ces notes sont prises sur le vif et elles ne reflètent que très imparfaitement le propos de l’intervenant. Elles visent à servir de base à la discussion.

LE PUR AMOUR ET LA CONSTITUTION D’UNE ETHIQUE SACRIFICIELLE DU DESINTERESSEMENT

Question de Jacques Le Brun : le pur amour dit-il quelque chose de l’anthropologie ? Est-il déterminé historiquement ?

Michel Terestchenko : le pur amour est rendu impossible par le christianisme, mais pas par une certaine interprétation du christianisme.

Fénelon : le premier et l’un des grands moments d’une pensée du désintéressement radical. Autre grand moment : utilitarisme.

Problématique de l’attestation dans le pur amour. Très différent de l’utilitarisme avec son principe du plus grand bonheur pour le plus grand nombre.

Le système de Fénelon s’élabore sur la base d’une double contrainte : définition chrétienne de l’amour comme charité. La charité ne cherche pas son intérêt, ne cherche pas les choses qui sont siennes. En même temps, idée selon lqauelle le désintéressement est hors de portée humaine (La Rochefoucauld)

Chez La Rochefoucauld, ce qui est nié, ce n’est pas tant la possibilité du désintéressement que celui de sa manifestation.

Chez Fénelon, l’homme est-il capable d’un amour de Dieu complètement désintéressé et qui réciproque l’amour divin ? Est-il possible d’attester de l’existence d’un tel désintéressement ? Peut-on échapper à l’argument du soupçon ? (Tous les actes, même ceux qui paraissent les plus désintéressés, peuvent être compris à partir de l’intérêt : Dieu seul sonde les reins et les coeurs).

Principes accceptés par Fénelon :

– L’amour véritable est désintéressé. Il est pris dans la même structure théorique que les moralistes sur la question du rapport à l’autre.

– Le pur amour se montre, se révèle et s’atteste dans l’acceptation du sacrifice de son propre bonheur.

– L’amour parfait implique un renoncement à sa volonté propre.

Donc : deux concepts intimement liés au désintéressement « pur » : sacrifice du bonheur / renoncement à sa volonté propre.

Aimer Dieu d’amour pur : aimer Dieu en lui-même et non pour soi. Pur amour : point d’orgue d’un conflit qui a traversé tout le grand siècle sur la mystique. L’autre conflit : le jansénisme (sur la grâce et la prédestination). On les donne habituellement comme indépendants.

En fait, les deux sont liés. Le moi, c’est-à-dire l’amour propre, ne peut échapper à la stratégie égoïste qu’à la condition d’un abandon total à la volonté de Dieu. Paradoxalement, la volonté doit se faire instrument de sa propre néantisation. Que serait la volonté humaine hors de la volonté d’un moi, d’un sujet, ou d’un ego ? Il y a une impossibilité, pour le sujet, d’atteindre au pur amour.

Réponse à cette difficulté : ce qui sera le plus critiqué chez Fénelon. La volonté peut atteindre à cet état contre-nature grâce à la supposition impossible : en acceptant même la damnation éternelle, on est sûr de pas aimer Dieu pour soi. C’est bien dans le dire même que se fait l’expérience mystique. C’est le fait de formuler la supposition impossible qui est l’expérience mystique elle-même.

La supposition impossible n’a rien d’impossible, en fait. Elle est quaiment certaine. Le salut dans le schéma de Fénelon fait du salut une hypothèse presque impossible, qui ne peut être que surmonté par le pur amour.

Fénelon a assumé avec force une doctrine qui limite le salut à quelques élus. D’où le lien avec Pascal. Deux réponses à la même question, issue de leur maître commun : Augustin.

Question : l’hypothèse plus que probable de ma damnation ne fait-elle pas surgir l’idée d’un Dieu cruel ? Face à cela, que faire ? aucune théodicée rationnelle n’apporte de réponse. Fénelon, sans le dire,adopte la solution de Pierre Bayle : abandonner tout intérêt propre. Indifférence.

Anti-pari pascalien : nous n’avons aucune raison de miser sur Dieu par intérêt propre. Mieux vaut abandonner son intérêt. Sinon, on risque le désespoir. On ne peut pas s’appuyer sur l’espérance dans le salut. Le pari : 100 contre 1 que je ne suis pas sauvé. Si on se fonde sur le salut, on est fondé sur le sable mouvant.

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2 réponses à “Intervention de Michel Terestchenko (Marseille-Reims)

  1. Le Dieu qui apparaît dans le pur amour est un Dieu auquel on ne peut pas se confier, un Dieu cruel, lointain.

    Comme si seul le damné pouvait faire un geste de pur amour. Mettre en rapport avec la modernité, et l’idée selon laquelle ce n’est pas Dieu qui damne mais la nature. Et l’homme dans le monde est déjà damné.

    En fait (H.C Askani), ce n’est pas la damnation qui rend possible le pur amour, c’est la prédestination. Parce que la prédestination rend impossible de m’intéresser à mon bonheur. Celui-ci est déjà décidé. C’est là que j’ai la place pour le pur amour.

  2. C’est en frémissant que j’avais personnellement lu l’ouvrage de M. Michel Terestchenko, Un si fragile vernis d’humanité- Banalité du mal, banalité du bien, Editions La Découverte MAUSS, 2005, lors de sa parution. Dans le résumé en quatrième page de couverture, je relève : « On a pu croire ou espérer, un temps, que les monstruosités de la Seconde guerre mondiale étaient derrière nous. Définitivement. Or partout, à nouveau, on massacre, on torture, on extermine. Comment comprendre cette facilité des hommes à entrer dans le mal ? (…) … ce ne sont pas seulement des monstres qui basculent dans l’horreur mais des hommes ordinaires, trop ordinaires, de même (…) il n’est pas besoin d’être un saint pour accomplir le juste et secourir des victimes au risque de sa vie. Héros ou salaud ? C’est toujours une petite décision initiale, à peine perceptible, qui décide du côté dans lequel, une fois engagé, on se retrouvera in fine. »
    Si j’ai bien compris son interprétation, la vie de Fénelon reflète aussi cette oscillation entre l’exaltation de la foi et les moments de désespoirs profonds qui peuvent (aussi) nous saisir. Entre le pur amour (agapè) et le sentiment de notre indignité et de notre petitesse ; là aussi : « la fragilité de notre vernis d’humanité ». Je suis reconnaissante à M. Bernard Rohrdorf, parmi les autres réactions, très vives parce que le désespoir sur lequel M. Michel Terestchenko a mis, à juste titre, l’accent, est insupportable à entendre, de nous avoir rappelé que l’Evangile et les textes de l’apôtre Paul nous parlent de l’amour de Dieu. Ce que j’entends c’est que l’amour divin est sans commune mesure avec nos possibilités humaines. Beaucoup de textes me reviennent en mémoire, dont celui que j’avais appris par cœur durant mon adolescence : Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, pour tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle, Jean 3,15. Je repense aussi à un texte de l’Ancien Testament : 2 Samuel 24,14 dans lequel Dieu est irrité contre le roi David et lui laisse néanmoins le choix entre trois épreuves à subir en punition : David dit à Gad : « Je suis dans une grande angoisse… Tombons plutôt entre les mains du Seigneur, car sa miséricorde est grande, mais que je ne tombe pas entre les mains des hommes ! »
    Une autre lecture m’a frappée différemment et j’y repense en marge de ce colloque : la restitution d’un dialogue sur France 2, le dimanche matin, entre le rabbin Josy Eisenberg et le philosophe Armand Abécassis, A Bible ouverte ou le Livre de l’homme, Spiritualités vivantes, Albin Michel, 2004 :
    Dieu forma l’homme, poussière depuis la terre ; Il insuffla en lui un souffle de vie Et l’homme fut un être vivant, Genèse 2,7.
    En voici quelques extraits :
    Le Baiser de Dieu
    p. 233-242 « Tirer l’homme de la terre c’est indiquer qu’il a un rapport particulier avec elle. Ce rapport, on peut l’expliquer sous divers aspects. La première explication qui nous est proposée par le Midrach, c’est que Dieu aurait pris, pour former l’homme, de la terre des quatre points cardinaux de la planète, « afin que, quelque soit l’endroit où il meurt, la terre puisse le recueillir. » (…) Interprétation personnelle additionnelle : c’est aussi à mes yeux une mesure antiraciste.
    Observons tout d’abord qu’en hébreu un même mot désigne le souffle, la respiration plus précisément, et l’âme : Nechamah. Or, la Bible, lorsqu’elle décrit le processus de la création de l’homme, nous présente les choses comme si Dieu avait fait une sorte de bouche à bouche au corps inerte de l’homme pour l’appeler à la vie. « Et il lui insuffla une âme de vie ». Cette affirmation est fondamentale : elle signifie que l’âme émane directement du souffle divin. (…)
    Mais cette image du baiser de Dieu est beaucoup plus signifiante. On la retrouve d’ailleurs dans un autre contexte : celui de la mort des justes qui, selon le Talmud, quittent ce monde « dans un baiser divin », comme si la vie et la mort de l’homme étaient également reliées au souffle divin. Ainsi, l’âme n’est pas une pure étincelle de la divinité tombée du ciel dans le « véhicule » corporel : elle reste reliée au Créateur. Elle est davantage qu’un instrument d’animation de l’homme : un mode de communication avec Dieu. »
    Et Dieu vit que cela était bon… Genèse ch. 1.
    Grand-Mère de six petits enfants âgés de quelques mois à vingt-trois ans, Auditrice.

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